OTTAWA — Alors que les alertes sur les risques posés par l’intelligence artificielle enflamment le débat mondial, le Canada affiche une position axée sur la régulation et le financement de la sécurité, sans adopter de posture tranchée sur la question de risque existentiel.
Au salon All‑In 2026 à Montréal, le 16 septembre 2026, le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a dit qu’« on prend tous les risques au sérieux » mais n’a pas répondu directement lorsqu’on lui a demandé s’il considérait que l’IA constituait un risque existentiel. Il a rappelé que le pays avait déjà pris « beaucoup d’actions » à mesure que ces modèles progressent vers la frontière, citant notamment l’AI Safety Institute qui a reçu 50 millions $ dans la récente stratégie nationale sur l’IA. Solomon a également annoncé un investissement pouvant atteindre 300 millions $ par le Canada et l’Allemagne pour soutenir le développement d’une IA sûre par Yoshua Bengio et son organisme à but non lucratif LawZero.
Le positionnement du Canada sur l’intelligence artificielle
LawZero a expliqué dans un communiqué que sa « démarche phare, appelée Scientist AI, considère la fiabilité comme une capacité centrale, en se concentrant sur le développement d’une forme d’IA fondamentalement nouvelle, conçue pour être digne de confiance et sûre dès l’origine ». Solomon a dit que des discussions internationales autour d’une instance de stabilité technologique — idée portée par l’ancien gouverneur Mark Carney — sont en cours, sans que le Canada ne revendique en être l’initiateur exclusif.
Des voix alarmistes, des appels à ralentir et des critiques de l’industrie
La recrudescence du débat a été alimentée par des prises de position depuis l’industrie et la recherche. Le chercheur Jacob Coxon, ancien d’OpenAI et d’Anthropic, a écrit sur X que ni OpenAI ni Anthropic n’agissaient de manière responsable, accusant les deux entreprises de « foncer droit vers une superintelligence auto‑améliorante et de jouer notre vie en jeu », et affirmant que ceux qui développent la technologie « croient sincèrement qu’elle pourrait nous tuer tous d’ici la fin de la décennie ».
Le patron d’Anthropic, Dario Amodei, a appelé au ralentissement du rythme de développement, ce qui, selon lui, nécessiterait une coordination industrielle. Sam Altman, PDG d’OpenAI, a dit partager l’idée qu’« il faut ralentir la frontière », et le fondateur de xAI, Elon Musk, a posté « Dario a raison ».
Ces appels ont été contestés par des dirigeants canadiens : Aidan Gomez, PDG de Cohere, a dénoncé la demande d’Amodei visant à alléger les règles antitrust américaines pour permettre la coopération entre quelques grandes entreprises, la qualifiant d’« alerte rouge ». « Ce ne devrait pas être quelques entreprises de la Silicon Valley qui fixent la barre et essaient de remonter l’échelle derrière elles et d’appliquer une capture réglementaire », a‑t‑il déclaré sur le même panel que Solomon. Gomez a aussi critiqué les estimations numériques d’extinction, jugeant trompeur de présenter comme des résultats mathématiques des probabilités — « comme 10 % » — qui relèvent selon lui d’intuitions personnelles.
Coordination internationale et réactions politiques
Mark Carney a plaidé auprès de responsables internationaux pour la création d’un organe de « stabilité technologique » mondial, calqué sur le Financial Stability Board, afin de coordonner l’évaluation et la vérification des modèles, la détection précoce et la sécurité de l’IA. En France, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que l’Europe « est en position de façonner les efforts mondiaux » et qu’elle souhaitait « s’associer avec des partenaires comme le Canada, le Royaume‑Uni et d’autres » pour travailler sur l’évaluation des modèles, la vérification, les alertes précoces et la sécurité de l’IA. Elle a ajouté qu’elle inviterait « les principaux laboratoires de pointe » pour discuter des moyens d’appuyer les efforts industriels visant à ralentir la progression.
Ces débats rencontrent aussi des sceptiques. L’ancien président américain Donald Trump a publié un message en ligne affirmant être le « Hoax Buster » et dénigrant l’idée que « l’IA va prendre le contrôle, consumer et détruire le monde, et que des robots vont marcher dans nos villes et nous éliminer ». Le ministre français des Finances, Roland Lescure, a estimé que les appels à ralentir favorisent les intérêts des grandes entreprises américaines, arguant qu’ils cherchent à « faire ralentir tout le monde derrière elles pour rester en tête », selon Reuters.
Karsten Wildberger, ministre allemand de la transformation numérique, a participé au panel de Montréal et a souligné que l’alliance entre l’Allemagne et le Canada — qui avaient signé un accord sur l’IA à Montréal il y a un an — visait « très largement » à éviter la dépendance vis‑à‑vis des États‑Unis et de la Chine.
Le débat mondial se poursuit, entre demandes de ralentissement, propositions d’organismes internationaux de coordination et investissements publics pour rendre l’IA plus sûre. Le Canada mise pour l’instant sur le financement et la coopération internationale, tout en laissant la discussion sur le caractère existentiel du risque ouverte et débattue parmi chercheurs, industriels et responsables politiques.

